Démolition


Annexes à la notice sur la Maison rouge (22, place Kleber

Sommaire

Aspect technique de la démolition, par Sylvie Archangeli et François Coltat
Entretien avec François Herrenschmidt, publié dans les Dernières Nouvelles d’Alsace le 12 septembre 1973
Entretien avec Pierre Pflimlin, publié dans les Dernières Nouvelles d’Alsace en septembre 1973


Aspect technique de la démolition

La Maison Rouge fut l’un des premiers édifices de la région construit en béton armé, avec une armature à la solidité plus qu’exemplaire. Outre les pierres de taille importées de Champagne pour l’édification de la façade, les granulats destinés au béton furent extraits des célèbres carrières de pierre ponce d’Andernach. Pendant les trois années d’abandon de l’immeuble, plusieurs sondages effectués dans les différents étages révélèrent l’impossibilité d’appliquer la technique du boulet sans découpe préalable des dalles. Aussi fallut-il passer au marteau piqueur chaque chambre afin de créer des points de chute, puits artificiels où pourraient s’introduire les lourds éléments de pierre de la façade. Chaque pièce de charpente dut, quant à elle, être tirée dans la cour intérieure à l’aide d’un tire-fort, après tronçonnage. Une fois la façade dégagée, la démolition put se faire plus aisément mais dura néanmoins près de neuf mois, sans compter les terrassements des sous-sols.
Sylvie Archangeli et François Coltat
(Christian Lamboley avec la collaboration de François Coltat, La Maison Rouge et l’Homme de Fer, éd. Contades, 1990, p. 88)


Entretien avec François Herrenschmidt

publié dans les Dernières Nouvelles d’Alsace le 12 septembre 1973 (extrait de presse figurant dans le dossier de la Police du Bâtiment coté 727 W 51, 22-24 place Kléber)

Maison Rouge, Un projet soigneusement passé au crible

Il est dans « l’affaire de la Maison Rouge » une personne qui a gardé une discrétion remarquable : M. François Herrenschmidt, architecte en chef des bâtiments civils et palais nationaux et urbaniste. M. Herrenschmidt, homme de l’art réputé, dont nul, ici comme ailleurs ne conteste le talent, a conçu le projet et s’apprête à réaliser l’édifice qui remplacera la « Maison Rouge » sur la place Kléber. Strasbourgeois de vieille souche, attaché à sa ville et aux pierres qui lui donnent son cachet, soucieux de conserver ses charmes à une cité dont il connaît tous les trésors, l’architecte parle de la « Maison Rouge » et de la construction qui lui succédera avec une sérénité qui devrait apaiser les esprits les plus inquiets.
M. Herrenschmidt n’est cependant pas étonné de l’émotion suscitée dans le public par la démolition de la « Maison Rouge ». Nous lui avons demandé son sentiment. Le voici :
– Il s’agit d’une réaction naturelle, je dirais même très saine. La « Maison Rouge » est chargée d’histoire. C’était le « Grand Hôtel » du Strasbourg d’avant-guerre : réceptions, mariages, conférences, le « tout-Strasbourg » s’y retrouvait depuis 1918. Elle abritait à cette date et jusqu’à son départ la popote des officiers du 2° régiment de chasse aérienne, le bar où trônait l’imposante Julia dont la réputation s’étendait à l’Europe, et fin 1944 ce fut le tour de la popote de l’état-major du général Schwartz. A cette époque, tous les hauts fonctionnaires civils et militaires y résidaient dans des conditions de confort d’ailleurs discutables, car c’était déjà une ruine en puissance.

(La) raison de sensibilisation : la « Maison Rouge » est située place Kléber. Que représente la place Kléber pour les Strasbourgeois ? Sentimentalement beaucoup, esthétiquement moins en vérité.
Kléber est le symbole des vertus * de l’Alsace ; sa ville natale en tire fierté et la place reste l’objet de l’attention vigilante de ses édiles. * tout ce qui se construit sur cette place – qui est véritablement le centre de Strasbourg – sensibilise *me nos concitoyens et il est normal qu’ils soient informés mais bien informés.
Cette information de qualité, M. Herrenschmidt la livre dans les lignes qui suivent.
Il faut noter d’abord que le projet de la « Maison Rouge » et « Diligence » présente donc place Kléber une façade plus longue que le seul hôtel.
La première démarche fut de rester dans l’esprit du XVI° siècle strasbourgeois, ville rhénane, c’est-à-dire conserver les toits pentus couverts de tuiles et agrémentés de quelques lucarnes, animer les façades par des pignons à retraits successifs, en vitrer la plus grande partie afin d’avoir le soir une véritable lanterne, employer des matériaux de choix, et éviter à tout prix ce qui ferait ressembler la nouvelle construction à un grand magasin classique.
Et c’est la deuxième démarche : le projet proposé, s’il se rattache au XVI° siècle rhénan, est résolument contemporain d’écriture.
Quant à la troisième, elle découle de la lecture du plan de la place où l’on découvre que l’actuelle « Maison Rouge » est en retrait par rapport au « George V » – de la grande voie de circulation nord-sud qui la longe, et il devient alors tout naturel de faire avancer la nouvelle façade jusqu’à la ligne fictive qui joint l’alignement du « George V » à l’angle du Crédit industriel d’Alsace et de Lorraine (l’ancienne banque Schwartz), avec évidemment les mêmes trottoirs tout le long de la voie.

Quatorze maquettes pour un projet
[L’architecte] a conçu son projet [avec une] équipe de jeunes…
[Le projet] a été modifié – puisque [c’est là] la 14° maquette – à la [demande] des administrations qui [sont chargées] du contrôle des constructions nouvelles dans un site [classé par] Commissions des sites [des] monuments historiques.
[Les] modifications demandées [n’altèrent] pas l’esprit du projet : [elles portent sur] hauteur du bâtiment * sur ce point – par rapport à l’actuelle  Maison Rouge », * l’animation des façades vitrées par les retraits [successifs de] différentes largeurs, [plusieurs] rythmes au lieu d’un, [couverture en] ardoises à la place des tuiles et le moins d’animation possible en toiture.
Le projet fut donc passé au crible non seulement à Strasbourg, mais à Paris à la Direction de l’architecture au ministère des Affaires culturelles, devant des inspecteurs généraux et des architectes en chef des monuments historiques, soit les plus hautes autorités en matière d’architecture. Aucune de ces instances, tant locales que nationales, si elles s’intéressaient grandement au projet présenté, n’a été amenée à critiquer la disparition de l’actuelle « Maison Rouge ».
Je crois qu’il faut insister sur le fait que Starsbourg est actuellement l’une des villes de France la mieux armée et la mieux défendue pour la conservation de son patrimoine artistique : commissions des sites tant municipale que départementale, architecte en chef de la ville qui se trouve être un archéologue distingué et qui a établi l’inventaire des ensembles à sauvegarder, Direction régionale des affaires culturelles ou l’architecte en chef des Monuments historiques est aussi inspecteur général adjoint, secteurs sauvegardés animés et surveillés par des personnalités tant régionales que nationales, enfin un maire, président de la communauté urbaine, très préoccupé de ces problèmes.

Aurait-il été possible de conserver la « Maison Rouge » ? A cette question que se posent de nombreux Strasbourgeois, M. Herrenschmidt répond :
Sûrement pas. Toute œuvre humaine vit et meurt et avec l’accélération de la civilisation, leur vieillissement est infiniment plus rapide.
C’était le cas de l’« Hôtel Maison Rouge »  : il est mort.
Quant à conserver sa façade et remodeler le reste c’est déraisonnable : fenêtres rares très écartées, hauteurs sous plafond inutilement généreuses, tout militait pour son abandon.
Ce qui est possible quai des Bateliers [n° 9], quand il s’agit de sauver une charmante mais petite façade du XVIII° siècle – sans trop de frais – est impossible à une « maison rouge » mariée à une « diligence ».

Enfin, en ce qui concerne l’empiétement du nouvel édifice sur le domaine public, l’architecte explique :
« Exact pour les étages, faux pour le rez-de-chaussée. Il s’agit en réalité d’un surplomb du domaine public tel qu’il se pratique depuis 300 ans à Strasbourg, que ce soit rue des Grandes-Arcades, rue de la Division-Leclerc ou à bien d’autres endroits encore.
La totalité du rez-de-chaussée ainsi récupérée reste une circulation publique qui peut être agrémentée de quelques éléments disposés à titre précaire et révocable comme des vitrines et qui abritera éventuellement l’escalier de descente à un passage souterrain.
A vrai dire dans ce domaine la ville de Strasbourg est à la pointe du progrès. Dans les métropoles nouvelles l’on s’avise que le sol soit entièrement réservé à la circulation et au parcage des véhicules. C’est cette pratique qui s’imposera de plus en plus et sera la loi à la fin du siècle, c’est à dire sol entièrement au domaine public pouvant être éventuellement surbâti.  »
« Quant au problème des parkings, enchaîne M. Herrenschmidt, nous l’avons résolu en appliquant strictement le nouveau règlement les concernant, c’est-à-dire de les construire ailleurs quand il y a impossibilité de les aménager dans la nouvelle construction. La « Maison Rouge » est l’illustration de cette impossibilité. La desserte de celle-ci se fait place Kléber, rue de la Grange et rue du Coin-Brûlé. Je néglige cette dernière qui n’est qu’une venelle piétonnière, mais l’entrée rue de la Grange est un piège car son débouché sur la rue du 22-Novembre est très étroit. C’est un cisaillement dangereux et un débouché incertain. Par ailleurs il n’est pas pensable de réserver une partie de la façade place Kléber à l’entrée et la sortie d’un garage, avec en plus le danger que représente la densité et la rapidité de la circulation sur la voie nord-sud.
Enfin la surface au sol de l’immeuble est réduite, et même en supposant des accès possibles et deux sous-sols superposés, le maximum que l’on pourrait loger est de 90 véhicules, déduction faite des rampes d’accès et des servitudes. C’est le chiffre qui a été retenu par l’administration municipale et la construction de ces 90 garages est assurée ailleurs.
Néanmoins, et sans y être obligé, il a été décidé de prendre contact avec les répondants du parking de la place en vue d’aménager un passage souterrain d’abord pour permettre aux Strasbourgeois de passer sans encombre d’une rive à l’autre de la grande voie nord-sud, ensuite pour relier le sous-sol de la cité commerciale au premier sous-sol du parking Kléber.  »
En conclusion, M. François Herrenschmidt formule un souhait : « Que l’on fasse confiance aux hommes de l’art »… à ces architectes qui au fil des siècles ont façonné le visage de la ville, un visage dont les traits changent donnant ainsi les preuves de la vie de la cité.
Remarque, les étoiles remplacent le texte tronqué par le reliure du dossier, le texte entre crochets est restitué

(Commentaire, JMW avril 2026) Quelques remarques pour contrebalancer les déclarations de François Herrenschmidt qui commencent par un lieu commun (les objections sont légitimes), laissant entendre que les oppositions recouvriraient un accord entre les parties.
L’architecte n’a pas été chargé de trouver un nouvel usage à un ancien bâtiment mais a été engagé par un promoteur pour construire un nouveau bâtiment rentable. Le choix de toits pentus comprenant des étages en retrait est dû au règlement des constructions de Strasbourg qui prend en compte la hauteur sous corniche (début du toit) et la hauteur du toit lui-même, le tout proportionné à la largeur de la rue. Le toit pentu permet de gagner en surface (voir l’article publié dans l’Alsace le 17 septembre 1975).
Les alignements sont une autre manière d’augmenter la surface. Les propriétaires de maisons à Strasbourg ont par le passé souvent demandé à empiéter sur le domaine public. Il n’y a rien de « naturel » à avancer sur le domaine public, le propriétaire et la municipalité y ont des intérêts opposés.
Les différentes administrations se sont intéressées au nouveau bâtiment sans se préoccuper de l’ancien, construit dans un style wilhelminien qui était alors déconsidéré. Ce n’est que vingt ans plus tard qu’on commencera à défendre le style des extensions de la ville (Stadterweiterung, à partir des années 1880) sous le nom de Neustadt. Le patrimoine n’est plus limité à l’Ancien Régime comme pour les toits pentus.
La préservation du bâti à Strasbourg est moins efficace que ce que François Herrenschmidt en dit. On rappellera que toute la place Kléber avait été portée le 16 juin 1946 sur la liste des sites classés (toitures et façades visibles des immeubles n° 1 à 31 ainsi que le sol de ladite place). Il était prévu de démolir la Krutenau à l’arrière des îlots que voient les touristes de leur bateau pour agrandir le quartier de l’Esplanade  le Comité Action pour la Réhabilitation Sociale de la Krutenau (C.A.R.D.E.K.) a en partie réussi à préserver le quartier. La démolition a été depuis le XIX° siècle la manière de résoudre les problèmes d’urbanisme, ce qui est arrivé sous le mandat de Pierre Pflimlin entre autres pour l’îlot Broglie, remplacé par un silo à voitures.
Il y aurait d’une part la protection des bâtiments et d’autre part leur durée qui serait plus brève qu’autrefois, c’est-à-dire des bâtiments à préserver et d’autres qu’on peut démolir à volonté, sans tenir compte de l’esprit du temps : l’architecture wilheminienne déconsidérée devient digne d’intérêt, la circulation des voitures facilitée par les démolitions a laissé place à un centre piétonnier. Ce sont moins les bâtiments qui vieillissent que la manière de vivre dans la ville. L’accélération des modes devrait inciter à la prudence, l’homme de l’art qui ne connaît pas pour autant le futur ne saurait détenir la vérité pour l’avenir. Les démolitions ne sont pas la preuve qu’une ville est « vivante », à moins de confondre cette vie avec la mode et le profit.


Entretien avec Pierre Pflimlin

publié dans les Dernières Nouvelles d’Alsace en septembre 1973 (extrait de presse figurant dans le dossier de la Police du Bâtiment coté 727 W 52, 22-24 place Kléber)

La Maison Rouge, « Une opération inévitable, la place Kléber y gagnera » estime M. Pierre Pflimlin, maire de Strasbourg

A la faveur des vacances et d’une actualité quelque peu léthargique, l’émotion, née de la démolition de la Maison Rouge, s’est développée. ON… en a parlé dans les winstub, sur la place publique. A présent, ON en débat en réunion électorale. ON se démène. ON ratiocine. ON vaticine. Bref, ON vulgarise. Jamais, cependant, depuis el début de la querelle, soigneusement entretenue par quelque Pan soufflant dans les roseaux d’une broussaille administrative qu’il ne cesse de décrier, ON n’a trouvé de voix assez forte pour exposer et commenter des arguments solides militants en faveur d’une solution autre que la démolition de la Maison Rouge !
Il y a quelques jours, les « Dernières Nouvelles d’Alsace » ont demandé à M. François Herrenschmidt, architecte en chef des bâtiments civils et palais nationaux, urbaniste, créateur du projet de construction appelée à remplacer la Maison Rouge, ce qu’il éprouve devant la réaction des Strasbourgeois, dont certains se disent bouleversés par la disparition de l’édifice-témoin du passé. L’architecte du nouveau projet a livré son sentiment avec courtoisie, franchise, sérénité et confiance (cf. nos éditions du 12 septembre 1973). Nos lecteurs disposaient dès lors d’une information recueillie à la source. Cette information demeurait toutefois incomplète dans la mesure où elle n’apportait que peu d’éclairage sur le cheminement administratif de la fameuse « affaire de la Maison Rouge ».
Aujourd’hui, M. Pierre Pflimlin évoque l’opération, en maire amoureux de sa ville :
« Lorsque j’ai appris, il y a 3 ans, que la Maison Rouge était condamnée, j’ai éprouvé un sentiment de regret très vif… D’emblée j’ai prévu que sa disparition susciterait des réactions parmi la population. Parce que la Maison Rouge est sur la place Kléber et que cette place publique est une scène sur laquelle se sont déroulés tant d’évènements strasbourgeois. Mais nous ne pouvions pas empêcher sa démolition. Au surplus, j’ai jugé fâcheuse la suppression d’un hôtel situé en plein centre de la ville alors que notre équipement immobilier est insuffisant.
Et le premier magistrat de la cité poursuit :
L’exploitation de l’hôtel était déficitaire. Elle avait été arrêtée après la disparition du propriétaire dont la veuve a décidé de vendre l’établissement, par obligation. Il s’agissait d’une affaire privée dans laquelle les pouvoirs publics n’avaient pas à intervenir…
Pouvait-on demander à la ville d’acheter l’immeuble et de reprendre l’exploitation de l’hôtel à son compte ? Certainement pas. Si la ville avait agi ainsi elle serait sortie de son rôle et les contribuables n’auraient certainement pas admis que nous mettions à [leur] charge le déficit de l’exploitation. Comme il ne s’est trouvé personne pour assurer cette charge, que des travaux de transformation et de modernisation auraient encore accrue, la démolition était inéluctable.
L’affaire de la Maison Rouge est entrée dans sa phase active, au mois d’octobre 1969. A cette époque, la société qui avait une option ferme pour l’achat de l’immeuble a déposé un dossier relatif à une demande préalable au permis de construire un immeuble 22-24 place Kléber.
En janvier 1970, la police municipale du bâtiment examine le projet qui se présente alors sous la forme sommaire d’un volume définissant la hauteur, la largeur et la profondeur du futur immeuble (il faut signaler à ce propos qu’il sera un peu moins haut que l’actuelle Maison Rouge). Comme la place Kléber est un « secteur protégé » au sens de la législation sur la protection des monuments historiques, le ministère des Affaires culturelles se saisit de l’affaire. Le dossier est envoyé à Paris où il est examiné par la « Section des abords » de la commission supérieure des monuments historiques qui émet un avis favorable. Dès ce moment-là, le projet prévoit une avancée de la ligne de construction, afin que le futur bâtiment, contrairement à l’actuelle Maison Rouge qui est placée en biais, soit parallèle aux maisons qui lui font face, de l’autre côté de la place Kléber. Cette solution a les préférences des Monuments historiques. Ainsi se trouve posé dès l’origine le problème du surplomb, puisque la nouvelle ligne de construction se situe dans le domaine public.
Je souligne qu’à aucun moment l’administration des Monuments historiques n’a fait la moindre objection à la démolition de l’immeuble actuel. Elle a considéré que, s’agissant d’un immeuble relativement récent datant de 1905-1906 (il est à peine plus âgé que moi) de style Guillaume II d’un goût assez douteux, sa disparition ne présenterait aucun inconvénient du point de vue architectural. Je crois que cette manière de voir est raisonnable et justifiée, ce qui ne m’empêche pas de regretter, d’un point de vue sentimental, que disparaisse une maison qui pour moi évoque de nombreux souvenirs anciens et récents.
L’élaboration du nouveau projet, confiée à l’architecte Herrenschmidt, dont les Strasbourgeois connaissent le talent, s’est poursuivie sous la surveillance constante de l’Administration des monuments historiques, qui a exigé de nombreuses modifications. M. Herrenschmidt lui-même a déclaré qu’il a été conduit à réaliser successivement quatorze maquettes avant que son projet ne trouve grâce aux yeux du ministère des Affaires culturelles. L’affaire a été examinée à de nombreuses reprises par les services de ce ministère tantôt à Strasbourg tantôt à Paris, à la Direction générale de l’architecture. Un véritable marathon qui ressemblait d’ailleurs à une course de lenteur. Une seule fois je suis intervenu, pour demander au ministère de se décider, d’une manière ou d’une autre. Laisser un bâtiment vide pendant des années présente en effet de graves inconvénients du point de vue de l’hygiène et même de la sécurité comme l’ont montré certains débuts d’incendie.
Quel a été en fin de compte le rôle de la municipalité ?
Il a été assez limité. Dans une affaire de cette importance les décisions essentielles appartiennent à l’Etat. L’autorisation de démolir comme le permis de construire ont été délivrés par le préfet. Cependant la commission municipale pour la protection des sites avait auparavant pris position dans un sens favorable au projet qui avait reçu l’agrément des Monuments historiques. Je ne regrette pas d’avoir donné cet avis, car je pense que le projet de M. Herrenschmidt est bon. Sa valeur architecturale me paraît bien supérieure à celle de l’actuelle Maison Rouge. Il s’inspire de la meilleure tradition strasbourgeoise, celle du XVIe siècle. Je suis convaincu que la place Kléber ne perdra rien à ce changement, au contraire elle y gagnera.
Certains parlent d’empiétement sur le domaine public et même d’aliénation. Qu’en pensez-vous ?
Je répète que dès 1970 les Monuments historiques avaient admis et même recommandé l’avancée de la ligne de construction pour des raisons d’harmonie générale de la place. L’architecte a été conduit à concevoir un immeuble qui sera construit en surplomb sur un triangle étroit faisant partie du domaine public. Il n’a jamais été question d’aliéner cette fraction du domaine public. Les piétons pourront circuler entre les piliers qui soutiendront le bâtiment et qui seront entourés de vitrines éclairées. La construction en surplomb est traditionnelle dans notre ville comme dans beaucoup d’autres. Les Grandes Arcades sont l’exemple le plus ancien. On vient d’ailleurs d’y construire tout récemment un immeuble qui, comme ceux qui l’environnent, est en surplomb sur le trottoir. Exemples plus récents : la rue de la Division-Leclerc et la rue de la Première-Armée, bordées d’immeubles dont les arcades reposent sur la voie publique. Ce mode de construction est formellement prévu par notre règlement des constructions (Bauordnung) qui date d’avant 1914. Il peut même être imposé aux constructeurs lorsqu’il s’agit de réaliser des ensembles homogènes, sans qu’en règle générale une contrepartie leur soit réclamée. Dans le cas de la Maison Rouge nous avons cru devoir demander aux constructeurs l’engagement de construire à leurs frais un passage souterrain à la disposition du public, qui reliera le trottoir placé devant le futur immeuble au terre-plein de la place Kléber. Cet engagement fait l’objet d’une convention qui a été approuvée en séance publique par le conseil de la communauté urbaine, après examen préalable en commissions, le 31 janvier 1973. La presse en a rendu compte à l’époque.
Ainsi dans cette affaire tout s’est passé régulièrement et à ciel ouvert. Toutes les instances compétentes, celles de l’Etat comme celles de la ville et de la communauté urbaine, ont pris leurs responsabilités. Je suis convaincu que lorsque la place Kléber présentera son nouveau visage les remous suscités actuellement à propos de cette affaire seront vite oubliés.


Les Maisons de Strasbourg sont présentées à l’aide de Word Press.